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07/01/2014

LA MORT DE L''HUMANISME AFRICAIN DANS LA COLONISATION

Humanisme, Identité, Afrique, Colonisation, Société, Afrcanité

En voulant savoir comment l'autre est, on ne l'a jamais su, et on s'est perdu


RELISONS L'AVENTURE AMBIGÜE


L'humanisme africain

La raison africaine, c’est la société comme valeur suprême, la parole comme mode de transmission de la pensée et le respect des aînés et de l’autorité comme source d’harmonie du groupe : « Le groupe est la réalité, le souverain bien, le refuge, la citadelle sans laquelle l’individu serait en péril. L’homme se meut, évolue, se réalise au sein du groupe. Le refus absolu -refus rupture- est une hérésie. Il est désagrégateur du groupe, il fragilise l’individu, le condamne au suicide. »[1]Autrement dit, dans la logique africaine, l’homme n’a de valeur et ne peut vivre, en tant qu’homme, que lorsqu’il reste attaché à sa société, à sa culture, et travaille à sa solidification. Pour ce faire, il doit avoir le temps, être disponible, faire attention à tout ce qui touche la société et faire l’effort d’éviter, fusse-t-il au prix de sa liberté personnelle, tout ce qui peut mettre en péril la cohésion du groupe ; car quand le groupe est ébranlé, l’individu se trouve, par la même occasion, exposé à la disparition.


L'épreuve de la colonisation

A l’heure de la colonisation, l’Africain a à faire un choix : choisir de rester attaché à sa société, à sa culture baptisée tradition, ou choisir de se détacher du groupe pour se lancer dans l’aventure de la "civilisation". Mais, « est-il de civilisation hors l’équilibre de l’homme et sa disponibilité ? L’homme civilisé, n’est-ce pas l’homme disponible ? Disponible pour aimer son semblable, pour aimer Dieu surtout. »[2] La vérité est que l’un ou l’autre choix n’est pas sans inconvénients pour l’Africain. Choisir de rester attaché au groupe pour le préserver, quand on sait que ce groupe est défait, impuissant face à son adversaire historique, est une entreprise aussi suicidaire que lorsque, en l’absence de l’homme blanc, l’Africain voulait quitter le groupe. En effet, le groupe auquel l’Africain est tant lié, n’a pas la force de le protéger et de lui permettre de vivre une vie humaine. Son raisonnement est confondu à l’émotion, sa foi est appelée superstition, sa civilisation est assimilée à la coutume, c’est-à-dire une culture sans progrès, sclérosée ; lui-même est un sous-homme et son pays la terre de l’enfance de l’humanité. Dans ces conditions, comment l’Africain peut-il avoir la force de s’attacher à sa société ? Quelle énergie a encore cette société, hypnotisée par les coups de canons, de maintenir l’individu ? Il ne reste plus qu’un seul choix à faire ; celui du suicide et du pédocide : « L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux. Quand il nous reviendrons de l’école, il en est qui ne nous reconnaitrons pas. Ce que je propose, c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre. »[3] Ce discours très émotif de la Grande Royale, est celui d’une mère, l’Afrique, qui est prête à livrer son enfant comme victime du sacrifice expiatoire d’une malédiction ontologique. Il faut tuer en la jeunesse africaine, ce qui fait d’elle Africaine, en faisant naître en elle ce qui tuera l’Afrique. Pourtant, il faut le faire. Nous n’avons pas le choix. Ou du moins, nous avons le choix  entre mourir en tant que culture africaine pour vivre en la culture occidentale, et mourir en tant que société pour rejoindre l’au-delà qui nous fascine tant. [4]


La résignation, signe d'abdication: l'"africanicide"

De cette façon, la résignation à la puissance occidentale reste la seule issue puisqu’il faut vivre pour entreprendre toute action. L’Afrique se résigne à la techno-science occidentale en envoyant ses enfants à l’école afin d’y perdre la raison ; afin d’y « apprendre à vaincre sans avoir raison ». L’Afrique s’abandonne, pour ainsi dire, à l’Occident, qui décidera désormais de sa destinée. Or cette destinée est déjà définie par l’homme de l’Ouest avant même son arrivée en Afrique. L’Occident destine l’Afrique à toujours demeurer sous lui. Les jeunes africains, l’avenir de l’Afrique, entre les mains des Occidentaux, cela vient dire que l’Afrique ne sera que ce que l’Occident a mis comme savoir, comme pensées, comme convictions dans la jeunesse africaine.


Finalement, si se résigner signifie accepter sans protestation une chose, une situation pénible, l’Afrique, à travers l’envoi de ses enfants à l’école étrangère, a décidé d’accepter le terrible déchirement existentiel auquel il a, jusque-là, résisté. L’Africain n’a plus de force pour résister à la raison conquérante occidentale. L’Afrique est persuadée que l’envoi de ses enfants à l’école, vient signer le décret de la mort de la culture africaine, et même, dialectiquement, celui de la victoire de la technique : « J’ai mis mon fils à l’école parce que l’extérieur que vous avez arrêté nous envahissait lentement et nous détruisait. Apprenez-lui à arrêter l’extérieur ».[5] Cet extérieur qui envahit et détruit l’Afrique, c’est l’Occident. Pourtant, paradoxalement, c’est à l’Occident que l’Afrique confie ses fils afin de leur apprendre à se libérer. L’Afrique est perdue dans l’ambigüité de son aventure. Et dans cette ambigüité, même la foi se perd, car celui qui est venu sait se passer de Dieu pour agir.



[1] Badian Kouyaté (Seydou), Les dirigeants africains face à leurs peuples, Paris, Maspero, cité par Lilyan Kesteloot, Anthologie négro africaine, Histoire et textes de 1918 à nos jours, Nouvelle Edition, Paris, EDICEF, 1997, p 302

[2] Kane (Cheikh Hamidou), Paris, 10/18, 1997, p 80

[3] Ibid., p 57

[4] Ibid., Référence aux litanies de Samba Diallo et du Maitre des Diallobé

[5] Ibid., p 91


Doh Koué, La voie de celui qui crie dans le désert de l'Africanité

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