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15/07/2014

LA RAISON OCCIDENTALE: UNE RAISON COLONISATRICE ESSENTIELLEMENT (1ère partie)

1. Une raison qui arraisonne

 

Nous appelons "raison" occidentale, cette attitude intellectuelle qui a conduit l’Occident au progrès scientifique et technique, mais aussi cette manière de voir et de concevoir l’homme, le monde et Dieu qui en résulte. Ce qui fait que la "raison" occidentale est en même temps la cause et la conséquence du progrès scientifique et technique chez l’homme de l’Ouest.

Dans sa marche, la raison occidentale, à partir du XVIIe siècle, s’est mise au service de la technique. Ne cherchant plus seulement à raisonner sur les choses, elle cherche plutôt à tout rationaliser, à tout ordonner techniquement, afin de tout transformer pour le bonheur de l’homme[1]. Sous l’ère de la technique donc, raisonner revient à dominer par tous les moyens techniques à notre disposition. La raison technicienne a pour but unique, la transformation de la nature pour le bonheur de l’homme. Comme telle, elle s’oppose à tout ce qui sonne nature, le violente et l’oblige à lui livrer ses secrets, pour le bonheur de l’homme. Ainsi, le Capitalisme n’est autre chose que la matérialisation économique de cette raison qui cherche à tout rationaliser par la technique, pour produire des biens, les accumuler, de sorte à ce que l’homme se satisfasse à tout moment, de tout besoin ; et ce, « sans aucune peine ». La raison technicienne, foncièrement capitaliste, nie tout ce qui n’est pas elle. C’est pourquoi, l’Occident nie, lui-aussi, tout ce qui n’est pas et ne parle pas Capitalisme.

         Tout ce qui n’est pas dans le progrès technoscientifique occidental, est considéré comme « naturel » par l’Occident. Or, tout ce qui est naturel doit être maîtrisé et possédé par l’Occident en vue du progrès technique. C’est pourquoi aussi, tout ce qui n’est pas dans le progrès technoscientifique doit être maîtrisé et possédé par l’Occident. La nature n’est pas le lieu de résidence de Dieu. L’homme, image de Dieu, a plein pouvoir sur la nature. Et donc, brusquer la nature pour en tirer profit n’est pas un péché contre Dieu. La colonisation de l’Afrique s’inscrit dans cette logique. Les Africains ne sont pas des hommes. S’ils sont proches de l’espèce humaine parce qu’étant supérieurs aux singes, ils ne sont pas pour autant des hommes, au sens de ceux qui sont capables de réflexions scientifiques : « Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance : (…) On ne peut rien trouver en lui qui rappelle l’homme. »,[2]nous dit Hegel. Le fait naturel s’applique aussi au Nègre. Il est à l’état de nature, au sens où il n’a connu aucun progrès en matière de science et de civilisation. Pire, il est en dehors de l’histoire universelle, étant donné que l’Afrique est ce continent qui est encore « enveloppé dans la couleur noire de la nuit. ».[3] Or chez Hegel, seule « la nature organique n’a pas d’histoire. ».[4] Si donc l’Afrique n’a pas d’histoire, l’Africain est, sans doute, un sous-homme, un homme en dessous de l’homme blanc, et qui ne peut venir à la lumière du jour de l’histoire que si l’Occident l’y élève. L’homme blanc occidental est l’homme qui, comme dans la dialectique platonicienne, a fait l’expérience du vrai, et qui descend dans la caverne obscure où se trouvent encore attachés les Nègres, afin de les en sortir, même par la force.

         Ainsi que nous le constatons, l’Occident moderne, l’Occident de la révolution industrielle et du Capitalisme, s’est forgé une rationalisation de la colonisation de l’Afrique. Toutefois, vu la traite négrière, vu les conquêtes romaines, et beaucoup avant, les conquêtes grecques, ne pouvons-nous pas dire que la raison occidentale, naturellement, c’est-à-dire avant même l’essor de la technoscience, est une raison conquérante ? La colonisation comme conquête et possession d’un territoire qui n’était sien pour en faire sa propriété, n’est-elle pas la postérité d’une raison occidentale initialement conquérante ? Mais aussi, la raison occidentale comme conquête, n’est-ce pas le signe que l’Occident est toujours en quête d’un bonheur qu’il ne trouve qu’ailleurs ?

         Avant donc de parler de la colonisation de l’Afrique comme manifestation d’un désir de domination inhérent à la raison occidentale, dans son caractère technicien, il serait, pour nous plus approprié de voir comment, selon le mot de l’historien français Michel Winock, « la colonisation est un phénomène presque aussi vieux que l’histoire des hommes. »[5], surtout des hommes de l’Ouest. Ce qui nous permettra de comprendre que la colonisation africaine n’est qu’une des figures prolongeant une quête de bonheur de l’Occident, qui passe par la conquête de ce qui peut apporter le bonheur, et donc aussi par la domination.

  Aujourd’hui, lorsque nous parlons de  colonisation, l’esprit fait immédiatement allusion à l’Afrique, qui a été occupée, dominée et exploitée par les Européens dès la fin du XIXe siècle jusque dans la seconde moitié du XXe siècle. Cette colonisation qui fut celle de la pacification brutale[6], des corvées, du travail forcé et de toute forme d’inhumanités vis-à-vis des Nègres africains, a fini par convaincre plus d’une personne que coloniser revient à dominer, exploiter, violenter pour tirer profit. Cependant, le fait colonial, au sens originel, étymologique, désigne tout autre chose que la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme.

 

 Doh Koué, La voix de celui qui crie dans le désert de l'Africanité



[1]  Selon René Descartes dans le Discours de la méthode

[2] Hegel (Georg Wilhelm Friedrich), Leçons sur l’histoire de la philosophie, trad. G. Giberlin, Paris, Vrin, 1954, p 78

[3] Idem, p 87

[4] Hegel, Phénoménologie de l’esprit, trad. J. P. Lefebvre, Paris, Vrin, 1991, p 216

[5] WINOCK (Michel), "Pourquoi l’Europe a conquis le monde ? ", in L’Histoire, No 302, Octobre 2005, www.histoire.presse.fr, consulté le 11/02/2010.

[6] Allusion faite à la méthode pacificatrice employée par le gouverneur français Gabriel Louis Angoulvant dans la colonie de Côte d’Ivoire de 1908 à 1915.

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